Au coeur du matériau

Le béton est le matériau pauvre par excellence, il évoque les villes surpeuplées avec ses quartiers populaires, ses cités. Le béton gris et froid pour seul horizon. Sublimé par et dans la création, il devient porteur de vie, d’espoir, d’avenir. Un champ du possible au terreau fertile et léger.

Transmutation du béton inerte vers une forme de vie non définie,  à moins que celle-ci ne le traverse en ne laissant que son empreinte. Les créatures apparaissent, s’étirent, se prolongent,  sortent du béton, s’agglutinent aux matériaux autochtones, se dispersent, se mélangent disparaissent.

Métamorphose du béton, qui semble se reliquéfier ou avoir fondu pour prendre vie...



Démarche artistique

« Je creuse le matériau pour atteindre l’enveloppe fragile de la métamorphose. »

Je travaille en creux au départ du matériau pour révéler une préhistoire du lien entre l’homme et la matière et ce faisant, déployer une symbolique relationnelle originée dans le toucher. Après avoir expérimenté le béton en 2015 pour les besoins d’un workshop et en écho à mon travail antérieur sur les couches de peau, j’ai poussé l’expérimentation pour générer une nouvelle strate: la peau de béton. De l’épiderme du portait à celui des murs, j’élabore des « Peeling » : cette peau se recourbe en dissolvant l’image figurative de surface au profit de couleurs brutalistes issues des profondeurs de la matière. Enlever la peau morte pour faire peau neuve.

J’ai simultanément développé une technique de mise en œuvre volumique à l’aide de fibres naturelles pour extraire le matériau, le propager et le figer dans l’espace sous forme de structures suspendues ou autoportantes. C’est le dripping 3D.

Ces sculptures bordent des vides en évoquant des chrysalides d’où quelque chose s’est échappé. Des vides essentiels constituants de l’œuvre, tout peut advenir. Opérant en tant que zones de projections ils établissent une continuité spatiale entre l’œuvre et le spectateur.

Par sa mise en œuvre aléatoire et globale, ce dripping me permet de saisir des instants de vie dans le mouvement du béton frais. Les sculptures sont des traces, des captations multiples de moments d’une mutation permanente. Apparaissant parfois belles et calmes et d’autres fois, monstrueuses ou mal définies, elles témoignent de ce qui reste d’une lutte pour la vie: l’enveloppe d’une traversée. Ainsi, elles présentent souvent plusieurs états. Le spectateur est invité à tourner autour, à comprendre un principe de genèse, de transformation, dans son état transitoire.






 

Chrysalida(c)tion

Des enveloppes creuses aux figures anthropomorphes en dentelle de béton, le déroulement est celui d’un fil de la vie qui court, se noie, se tord, se noue pour développer une trame de l’existence à travers la toile de l’œuvre.

La mise en forme d’une chair symbolique s’établit sur des vides portants, structurants qui sont donnés à percevoir comme autant de territoires de possibles. L’invisible substance est signifiée par une membrane ajourée de bordure, extraite des profondeurs du béton et développée en 3D. L’élaboration est lente, improvisée, à contre-courant d’une démarche de consommation-acquisition. La transformation fait le vide, en recyclage autogène, par renoncement : transmuter le béton correspond à stopper l’urbanisation effrénée de la ville pour redéfinir des trajectoires de développement de la vie. Hors les murs, les créatures autonomes rappellent la dimension d’enveloppe en creux, de cocon de l’habitat humain pour mieux s’en affranchir. Métaphores de l’être en développement, elles camouflent la richesse de leur cœur en fibres naturelles précieuses. Laine mérinos et lin peigné soutiennent la pauvreté du béton qui développe son architecture en fil de soi(e). Pression immobilière, crise de l’être, je propose la chrysalidation comme solution pour (re)naître plutôt que de n’être. Transformation invisible, à l’œuvre dans le creux de la dentelle membrane, sein même du processus de création artistique. La sculpture est l’empreinte dans le réel, l’enveloppe-témoin et fragile de ce processus caché de chrysalidation-création. 

Les pièces de cette série officient comme parures de ce creux matriciel révélé. Lors, émergeant dans le champ du visible, la matrice projette en relief une histoire, celle de la métamorphose, processus inhérent à toute traversée de crise.


 

L’épiderme du néant

Ou comment je suis tombée dans la peinture à force de creuser le matériau à la recherche des origines de la vie. En bref, j’ai fait un trou, je suis tombée dedans, j’ai croisé des trucs et des machins, qui sont revenus avec moi et je crée des peaux de béton pour raconter cette histoire (et un peu aussi pour réparer la Peinture…)


Face à la boulimie d’images, je préfère arracher la peau des murs. Qu’ils soient réels ou symboliques, ces murs freinent, enferment, font mal. Rogner la dictature de l’image, mère du monstre RéseauxSociaux aux murs tentaculaires, en développant à la main une chirurgie de la vie.              

Mes peelings sont une façon de scalper les illusions, arracher l’emballage, l’image de couverture d’une société décadente et l’afficher en témoin sans fond : petites peaux de béton isolées, bords qui se soulèvent en laissant apparaître l’envers. Le voile de la Peinture. 

J’improvise avec la matière pour distordre, déchirer ce voile de surface, faire émerger la vie de la profondeur. Déconstruction de l’image pour cruellement accéder à la scène qui la sous-tend, brute et réelle. 

De la coupure, la figure s’anime, s’extrayant du marais-cage de rien. En golem obscène elle apparaît, tirant un fil des confins de la vie pour se nouer un corps d’émotions organique. Pas sage urgent, le figuratif trop plein se liquide, sa trace résiduelle prend corps en filigrane d’être pour se frayer un chemin de continuité dans la rupture. Elaboration de l’informe à la forme, naissance, cri.  

Chaque œuvre entame un dialogue avec la profondeur d’un au-delà de l’image, explorant des territoires obscurs en fictions surréalistes. De ce voyage, la figure surgit, mouvante. Fils de laine et fils de soie, cette pelote de morphogénèse acte la restructuration interne sous le regard du spectateur et annonce la mutation à venir de la surface. Avec les tripes du jour, d’une déchirure à l’autre, je file la dentelle d’une nouvelle peau-membrane non occultante. Pont-filaire brutaliste avec vue sur néant imprenable.

Des équilibres à morphologie variable murmurant l’épanchement en absence de limite, la sculpture s’échappe de la main de son architecte. Poreuse en corps dentelle elle vit et s’imprègne de regards sur ses deux faces : un épiderme à rugosité oxydée ainsi qu’une peau interne douce et courbe. 

Envers l’endroit de son contact, osez la délicate force de la rencontre, au lieu du vide, le toucher.


 

« Peau de Rêve »

Les peaux de béton coloré présentent un instant de création figé, une recherche aux confins de la vie à travers la couleur. Le processus, par le contact, malaxe la frange d’un territoire d’émergence originelle. Suivant la plongée au cœur de la couleur-texture pour le vivre, le dépôt sur la feuille énonce simultanément l’extraordinaire de l’évènement et l’acte vital de séparation car, de l’instant, ne vit que l’après. Peau de rêve, ce béton étincelant, apprêt de la vie, contient en substance le chaos initial d’un commencement, inaccessible.                                

 De l’expérience de l’absolu naît la surface lustrée telle une fenêtre sur la profondeur d’être, partiellement voilée par le reflet. La peau de béton réfléchit la lumière et l'ombre du spectateur à la surface de son histoire évoquée. Interpellation subjective sur l’origine et dialogue avec la séparation, la peau questionne la limite du perceptible et du savoir. Le béton se fait marbre d’inscription de la scène originaire de toute vie et séparation de sa source, épitaphe sans lettres d’une pierre tombale informelle. 

La peau touche au mystère, s’épanche en mer d’incarnation et s’écrie sur la feuille: deuil de toute  compréhension et choix de sublimer l’inaccessible pour le porter au regard de l'autre. Inversion du mouvement, de dehors à dedans, contact à la source, or à nouveau.                                                            

Superposition des feuilles d’histoires, rêve aux teintes nouvelles, du grand métissage de la vie reste une enluminure contemporaine.



 

« Fairy told » 

se présente comme un agrégat fossile des contes pour enfants. Que reste-t-il de ces histoires à l’âge adulte? 

Une structure, un squelette, l’architecture coulée d’une histoire crue qui n’a plus corps et s’est figée dans un reste exhumé par la sculpture. Le volume, troué par le vide de la féerie oubliée évoque simultanément l’improbable fragilité  du corps du conte et sa force de vie résiduelle. Le conte, qui fait peur et qui fascine, crie son existence autonome jusque dans son dialogue avec son ombre, réminiscence des lumières révolues. Des grands bals ne reste que la cape altière qui porte à elle seule ce témoignage de la perte de l’innocence.

Le rêve n’a plus de corps, il est devenu réalité ou a été perdu. Son existence perdure au travers de ce voile ajouré qui en esquisse les contours, bordures de l’absente substance devenue invisible. Attachement indéfectible au souvenir heureux du temps de l’innocence et maillage inextricable du vécu, la dentelle fragile et séduisante est un fil de la vie. Elle origine la métamorphose dans la chair de béton, matériau pauvre crée quotidiennement  par l’homme moderne, base liquide de ses projections les plus folles.

Lien vers la page présentant la sculpture du même nom


 

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